J'ai ouvert la porte de mon placard. Il y avait un monstre. Je l'ai toujours su qu'il y avait un monstre dans mon placard. Je le sais comme je sais, par exemple, qu'entre deux de mes passages dans la cuisine, il y a du chocolat dans le frigo.
C'est une vérité absolue : dans mon placard, il y a un monstre, voilà. J'ai voulu le voir et je l'ai vu.
Accroupi dans le fond du placard, il clignait des yeux, pas très habitué à la lumière. Ses yeux étaient grands, ovales, jaunes et sans iris. Je l'ai détaillé de la tête aux pieds : il avait une forme humaine, une grosse tête avec plein de poils noirs, de la fourrure sombre, épaisse, sur tout le corps massif et large. Une espèce d'ours en pire. On voyait surtout ses yeux, qui brillaient dans la semi-pénombre du placard. Il avait les jambes repliées sous lui, les mains - de longues mains de monstre, poilues et griffues - posées sur ses genoux. Il me fit un superbe sourire, découvrant ses crocs, luisants et acérés.
Il parla. Il dit :
- Enfin !
Il se leva, s'extirpa du placard, me bouscula en sortant et referma doucement la porte derrière lui.
Il parla encore. Il dit :
- Je commençais à me faire chier. T'en a mis un temps à venir !
Il me regarda.
- T'as pas une clope ?
Je sortis machinalement un vieux paquet de ma poche.
- Au poil !
Il rigola.
- Ouais « au poil » c'est le mot ! T'as vu ma gueule ? Tu t'es pas foulée, hein ?
Il prit une cigarette du paquet, l'alluma et se mit à faire des ronds de fumée. Il se vautra sur mon lit.
- Cool ! Génial le matelas !
Il se mit à rebondir dessus, faisant gémir les ressorts.
Il reprit une bouffée de sa clope. Il me regarda à nouveau.
- Bon, qu'est-ce qu'on fait ?
Cela me scia tellement que je recouvrais l'usage de la parole :
- Quoi comment ça, qu'est-ce qu'on fait ? Tu te pointes dans mon placard, tu me taxes mes clopes et puis tu me demandes ce qu'on fait ?
Je le regardais en plissant les yeux.
- Et puis comme monstre, tu ne fais même pas peur !
Il prit une autre bouffée et fit un superbe rond de fumée.
- Ça, c'est pas ma faute, c'est toi qui m'a imaginé ! Et puis, je ne fais pas peur parce que je n'ai pas faim. De toute façon, maintenant que je suis là, tu ne vas pas me virer, hein ?
Je clignais des yeux au son du mot « faim ». Il tira sur sa fourrure et dit :
- Si tu me files des fringues, on pourrait aller faire un tour en ville.
- Tu rigoles ! Tu t'es vu ?
- File-moi des fringues, je vais m'arranger.

Un peu dépassée par la tournure des évènements, je lui donnais un jean et un pull de mon frère et dénichait une vieille paire de chaussures de mon père. Je me demandais en mon for intérieur depuis combien de temps je m'étais endormie.
- Tu ne rêves pas, m'a-t-il dit en s'habillant. Pince toi pour vérifier.

Ce que je fis. Et il était toujours là. Les affaires de mon frère ne lui allaient pas trop mal. Un peu petites peut-être.
- Génial, il a dit en se regardant et en me décrochant un sourire carnassier.
- Euh et ton visage ?
- Pas de problème. T'as un rasoir ?
Je lui fournis rasoir et mousse à raser. Il revint de la salle de bain complètement transformé. Sous les poils, il avait de la peau, très brune mais incontestablement humaine. Le visage aussi était très humain, quoiqu'un peu trop ovale et les narines un peu décollées.

- Dis donc toi, t'as l'air presque humain !
Il a souri, découvrant une dentition impressionnante.
- Faut pas exagérer quand même...
- Ouais, il vaut mieux que tu évites de sourire !
Il me demanda des lunettes de soleil pour cacher ses yeux, qui eux n'avaient rien d'humain.

- Alors, qu'est-ce que tu en penses ?
Pas mal, je me dis. Un homme vraiment baraqué et très chevelu mais un homme tout de même.
- On y va !
Il s'alluma une autre cigarette.
- Où ?
- Ben, faire la fête ! Tes parents ont laissé une bagnole ?
- Tu sais conduire ?!
- Evidemment. Quel intérêt, sinon ?
- Ah oui, évidemment...
Alors on a pris la voiture pour aller en ville. Il a fait gémir la boîte de vitesses.
- Comment tu t'appelles ? j'ai demandé.
- Choisis, il a répondu.
- Philippe, j'ai dit.
- Ah non, pas question.
- Quoi non ?
- Je m'appellerai pas comme ton ancien mec.
- Alors Albert, j'ai dit vexée.
Il m'a regardé en se marrant franchement. La voiture a fait une embardée.
- Albert, ça marche ! il a dit.
- Comment tu le sais ?
- Quoi ?
- Que mon mec s'appelait Philippe...
- Je le sais. Je sais tout.
Son sourire ne me plaisait pas du tout.
- Arrête de sourire. On voit tes dents.
Il a souri encore plus franchement et s'est passé une langue fourchue sur les lèvres.
- C'est le sourire du tombeur.
On rigolait comme deux idiots quand on s'est garé devant le bar.
- « Le Chat Noir », il a lu. J'aime les chats.
Vu son sourire, je me suis dit que je ne lui présenterais pas le mien. Il est entré dans le bar, très à l'aise. Moi, ce bar, quand j'y rentre, j'ai l'impression d'être en petite culotte tellement tout le monde me dévisage. Je l'ai suivi, pas rassurée.
Évidemment, dans le bar, il y avait tout le lycée et tout le lycée nous a regardé. Albert s'est assis sur la première banquette libre.
- Qu'est-ce que tu prends ? Je te l'offre, il a dit.
- Et tu paies avec quoi ?
- T'inquiètes pas j'ai du fric.
Il a sorti un portefeuille plein de billets. Il a dit au serveur qui attendait :
- Un whisky et un martini, merci...
Je regardais son portefeuille. Il y avait dedans au moins mille francs en liquide, une carte d'identité au nom d'Albert Leloup, né à Paris, une carte d'étudiant et deux capotes. J'ai sorti les capotes.
- D'où ça sort ? j'ai dit.
Il m'a souri :
- Cela traînait dans le placard. Alors je les ai prises.
- Albert Leloup ? j'ai demandé en regardant sa carte d'identité.
- Ben ouais.
Les boissons sont arrivées. Albert a sifflé son whisky d'une seule gorgée.
- Un autre, il a dit.
La tête du serveur !
Un mec de ma classe est arrivé vers nous, tout sourire.
- Salut Marie, il m'a dit. Il s'est assis à notre table.
- Bonjour, heu... il a dit à Albert.
- Albert, a fait Albert.
- Enchanté, moi c'est Sylvain, il a dit.
- Ah, a dit Albert en essayant de ne pas trop sourire.
- Tu viens d'où ? a demandé Sylvain.
- De Paris, j'ai dit.
- Du placard, a dit Albert en même temps.
- Quoi ? a dit Sylvain.
- Il vient de Paris, j'ai dit avant qu'Albert ait pu parler à nouveau.
- Ah, a dit Sylvain.
- Ben ouais, a dit Albert.
Je sentais le sourire venir.
Sylvain est une vraie commère, il faut toujours qu'il sache tout sur tout le monde.
- C'est la première fois que tu viens dans notre bled ? il a demandé.
Albert a pris le deuxième whisky que lui tendait le serveur et l'a bu d'un trait.
- Un autre ? a demandé le serveur.
- Non, a dit Albert.
- Ah a dit le serveur.
- Une vodka, a dit Albert.
- Oh ! a dit le serveur et il a foncé vers le bar.
Albert a regardé Sylvain en rajustant ses lunettes. Sylvain a commencé à remuer sur sa chaise, visiblement mal à l'aise.
- Tu disais ? lui a demandé Albert.
- Non rien, a dit Sylvain. Vous allez en boîte après ?
- Non, j'ai dit.
- Oui, a dit Albert.
- Ah, bon ben à toute à l'heure, alors.
Et il s'est sauvé. Première fois que je voyais Sylvain pressé de s'en aller.

- Une vraie concierge, ce mec, hein ? a dit Albert en sortant une cigarette du paquet qu'il ne m'avait pas rendu.
- On ne va pas en boîte, j'ai dit. Pas question.
- Oh merde, t'es chiante, pourquoi ? On va bien se marrer.
- J'ai pas envie d'aller en boîte et de stresser à chaque fois que tu parles tellement j'ai peur qu'on voit tes dents.
Il m'a fait un superbe sourire éclair.
- Ça ne se verra pas, il a dit. Il fait noir en boîte.
- Non, j'ai dit.
- C'est parce qu'il y aura Philippe, hein ?
Je me suis sentie rougir.
- Écoute, Albert a fait en prenant une bouffée. Tu ne vas pas rester cloîtrée chez toi pendant toute la vie à cause d'un mollusque. Il t'a plaquée, point final, à la ligne.
Je me suis retenue. Je n'allais pas pleurer au milieu du bar quand même.
- Et puis pleure pas, a dit Albert. Le voilà.
Je me suis retournée. Effectivement, c'était bien Philippe, toujours aussi beau et à l'aise avec tout le monde. Cramponnée à lui, il y avait cette cruche de Véro, les lèvres humides et l'oeil charbonneux. Albert a mis son bras autour de mes épaules et il a pris ma main dans la sienne. Une grosse main un peu poilue mais normale.
- Où sont tes griffes ? j'ai demandé.
- Rétractiles, il m'a murmuré à l'oreille.
J'ai rigolé. J'ai relevé la tête et devant notre table se tenait le couple de l'année. Je me suis collée à Albert.
- Salut Marie, a dit Philippe.
- Salut, a dit Véro en écho avec un sourire de pitié infinie.
- Salut, j'ai dit de l'air de celle qui s'en fout.
- Grumpf, a dit Albert dans mon cou.
Ça me chatouillait terriblement. Philippe était toujours là. Il me regardait bizarrement. Véro commençait à s'agiter à son bras.
- Ah, j'ai dit. C'est Albert. Albert, je te présente Phil et Véro.
Alors, Albert a relevé la tête de mon cou et il a souri. Un superbe sourire. Catastrophe, je me suis dit.
Le sourire de Philippe a disparu et il est parti vers une autre table en traînant Véro derrière lui. J'ai entendu un « T'as vu ses dents ? ».
Albert rigolait franchement. Il m'avait lâchée et sirotait sa vodka, sous le regard déçu du serveur. J'ai pris mon verre de martini et je l'ai bu cul sec. Ça m'a fait chaud partout et je me suis sentie beaucoup mieux.
- On va en boîte ? a demandé Albert.
- On y va !
On est sorti du bar. Il faisait un peu froid et la nuit était claire. On marchait vers la voiture lorsqu'un chat a miaulé. Albert a dit :
- Attends, je reviens.
Il a disparu. J'ai entendu un horrible miaulement. Albert est revenu, il avait l'air content.
- Tu manges les chats ? j'ai dit, dégoûtée.
- Entre autres.
Il a fait démarrer la voiture.
- C'est horrible. Pauvres bêtes.
- Je suis un monstre, il m'a répondu, l'air faussement désolé.
Ça m'a cloué le bec.

On s'est garé sur le parking de la boîte. On entendait la musique du dehors. On a payé et on est entrés. La musique était à fond et la piste multicolore. Albert enlevait son pull devant le vestiaire. Hé, je me suis dit, je ne lui ai rien donné à mettre en dessous et maintenant, il a un tee-shirt. J'ai renoncé à comprendre et j'ai aussi enlevé mon pull.

- On a le même tee-shirt, a dit Albert tout content.
- T'en as fait exprès, j'ai dit.
- Vous gardez les lunettes ? a demandé le mec du vestiaire.
- Oui, a dit Albert. Je suis là incognito. Ne dites surtout pas que vous m'avez reconnu.

On est parti danser. J'étais sidérée de voir comment Albert dansait bien. Il se remuait comme un fou, secouait ses poils-cheveux. Il s'est mis à faire la vahiné autour de moi.
- Tu ne danses pas ? J'adore danser ! Les monstres adorent danser !

On a dansé longtemps. On a rocké aussi. J'ai commencé à fatiguer.
- On va s'asseoir, a dit Albert.
On s'est affalé sur les fauteuils qui entouraient la piste.
- T'es génial, je lui ai dit.
- Merci, il a répondu.
- Vachement moderne comme monstre. Je ne t'imaginais pas du tout comme ça.
- Ben la preuve que si, il a dit. Mais maintenant, je me débrouille tout seul.
- J'ai vu, j'ai dit. Tu vivais vraiment dans mon placard ? j'ai demandé.
- Ouaip, il a dit.
- Depuis longtemps ?
- Ouaip, il a redit.
- C'était comment ?
- Petit et poussiéreux, il a dit.
- J'aurai dû m'en douter.
La période des slows a commencé. Je déteste ça, je fais toujours tapisserie.
- Je n'aime pas faire tapisserie, a dit Albert. Tu danses ?

Il m'a pris dans ses bras. C'était très agréable. Je me suis pelotonnée contre son épaule. À l'autre bout de la piste, il y avait Véro et Philippe qui dansaient. Mais je m'en fichais. C'était la première fois depuis que Philippe m'avait larguée que le voir avec Véro ne me brisait pas le coeur. Enfin presque pas. J'ai soupiré.
J'ai entendu un bruit bizarre, comme un grognement.
- C'est mon ventre, a dit Albert. J'ai faim.
- Déjà ? Mais tu as mangé un chat il y a peine deux heures.
- Je suis un peu goinfre, il a souri. Mais je peux attendre la fin des slows.
Par-dessus son épaule, je voyais Véro et Philippe qui s'embrassaient. Il a suivi mon regard.
- Ah oui. Toujours le béguin, hein ?
- Non, j'ai dit. C'est un crétin.
- Menteuse.
Il a enlevé ses lunettes. Et il m'a embrassée. C'était très agréable, très doux et chaud. Un vrai baiser comme dans les films. Je lui ai dit :
- Mais et tes dents ?
- Rétractables, il a répondu.
Il m'a serré dans ses bras et m'a embrassé au creux de l'oreille. Avant de fermer les yeux, j'ai vu la mine ébahie de Philippe. Génial, je me suis dit. Et puis j'ai tout oublié sauf Albert.

On est rentrés après la fermeture de la boîte. Albert conduisait vite et en silence.
- Merci pour la soirée, j'ai dit.
- Attends qu'elle commence, il a répondu.

On s'est garé devant la maison. On est entré et on est monté à l'étage. Il m'a prise par la main pour m'emmener dans ma chambre.
- Marie, il a dit.
- Quoi ?
Il a enlevé mon tee-shirt et m'a poussée sur le lit.
- Tu es à croquer.
Il a éteint la lumière.